LE président de l'Autorité de régulation des télécoms (Arcep) Paul Champsaur, dans son interview du jeudi 11 décembre dans Challenges,a tapé du poing sur la table et ça a payé. Bon gré mal gré, tous lesopérateurs vont finir par se retrouver autour de la table sous l'égidedu secrétaire d'Etat au Développement de l'Economie numérique EricBesson, pour essayer de collaborer au sujet du déploiement de la fibreoptique, le réseau d'accès internet du futur, à ultra-haut débit.

Pour en arriver là, il a fallu que le gendarme des télécoms donne uncarton jaune à France Télécom pour sa tactique d'obstruction. Pourrésumer, l'opérateur historique a bien ouvert son réseau génie civil(ses fourreaux souterrains) à la location pour que ses concurrentspuissent y faire courir leurs fibres mais s'est montré moins coopératifpour les derniers mètres (l'accès aux domiciles ou aux immeubles), oùil est entendu qu'il faut mutualiser -c'est à dire qu'un seul opérateurs'occuperait des travaux et les concurrents se raccorderaient- pourlimiter les investissements et dérangements. France Télécom entendposer une fibre unique avec un boîtier de raccordement pour lesconcurrents. Problème: cela ne convient pas à Iliad-Free qui, mettanten œuvre une autre technologie, a besoin de la pose de plusieursfibres. L'Arcep réclame depuis des mois que tous les opérateurs fassentune expérimentation commune à grande échelle (sur plusieursarrondissements de Paris) de fibrage des immeubles avec plusieursfibres pour respecter la liberté de choix technologique, sachant que lesurcoût est minime. Mais les opérateurs n'arrivent pas à trouverd'accord.

Est-ce la faute de France Télécom? Absolument pas, a protestél'opérateur historique dans un long communiqué du 11 décembre. Il ydétaille sa bonne volonté, rappelant que le groupe "a négocié avec sesconcurrents de manière pragmatique et ouverte à un schémad'expérimentation n'excluant aucune architecture technologique niaucune solution de fibrage au sein des immeubles". A preuve, selon lui,l'accord intervenu en septembre avec SFR d'expérimentation de lasolution mono-fibre et aussi multifibres, dont le président de l'Arcepse serait félicité! Et de tout mettre sur le dos de Free, qui aurait"refusé jusqu'à présent les propositions d'accord qui lui ont étéfaites, en exigeant le déploiement systématique de la solutionmultifibres non encore expérimentée (...), bloquant ainsi la mise enœuvre d'un accord général sur la mutualisation du fibrage terminal,préalable indispensable au déploiement à grande échelle de la fibre".Conclusion: "rien ne permet de faire à FT le procès d'intention devouloir imposer à ses concurrents sa solution".

Alors, info ou intox? Les deux. Les bons connaisseurs du dossieraffirment que, en effet, malgré la pression de l'Arcep, France Télécom,qui fibre à toute vitesse dans les sous-sols, traîne des pieds pourparvenir à un accord sur le fibrage terminal et rechigne à poserplusieurs fibres alors que, objectivement, cela semble assez peuproblématique. Immédiatement, le soupçon affleure que l'opérateurhistorique chercherait à recréer des monopoles sur la "boucle locale"(les derniers mètres jusqu'à l'abonné), qui existe de fait dans leréseau actuel de cuivre et fait sa fortune dans l'ADSL (rappelons que,dans l'ADSL, FT a 50% du marché mais encaisse plus de 80% de la margegrâce aux revenus de location de la boucle locale reversés par sesconcurrents). Quant à l'accord avec SFR, pas si sûr que le président del'Arcep s'en réjouisse, les observateurs taxant plutôt SFR, en pleinefusion avec Neuf dont les hauts dirigeants sont partis, d'une certaine"naïveté" dans cette affaire. En s'arrangeant, en douce, avec SFR,France Télécom aurait cherché à court-circuiter la tentative dediscussion plus générale initiée par l'Arcep et, selon Free, en a tiréargument pour "tenter de lui mettre le couteau sous la gorge" en lesommant de s'y joindre sans délai... aux conditions déjà établies.

Pour autant, Iliad-Free semble aussi faire preuve dans ce dossier d'unecertaine intransigeance ne facilitant pas les négociations. Adepted'une technologie (point à point) différente de celles adoptées parFrance Télécom et SFR-Neuf (GPON), l'opérateur alternatif a pris uneposition assez radicale qu'il justifie en disant "vouloir éviter à toutprix les marchandages qui mèneraient à ce que, en contrepartie d'untest du multifibre sur un arrondissement de Paris, France Télécom enprofite pour avancer ses pions en mono-fibre dans 15 villes". Du coup,tout est bloqué avec pour risque de voir certains immeubles enmono-fibre, d'autres en multifibres avec des modèles de partage desrevenus entre opérateurs différents: bref, le bazar.

L'enjeu est de taille: la fibre optique est le plus gros chantier àvenir dans les télécoms et l'investissement se compte en milliardsd'euros pour les opérateurs. Dans son plan "France numérique 2012",Eric Besson fixait pour objectif que 4 millions de foyers soientraccordés à la fibre à cette date. En fait, dès aujourd'hui, pas loinde 4 millions de foyers ne sont qu'à quelques mètres d'une fibre...reste au secrétaire d'Etat à concilier les points de vue des opérateurspour que, demain, ces foyers soient effectivement branchés!

par Gaëlle Macke, journaliste à Challenges, vendredi 12 décembre.